Voyage en Dévoyage
Encore un de ces dimanches de merde à tuer l'ennui à coup de Label 5 à répétition, un de ces dimanches tellement tristounet que même les rayons du soleil n'osaient pas rentrer dans l'appart.
Accoudé au balcon qui commençait à branler sérieux, le cerveau dans les brumes du château de Label 5, je regardais cette putain de méditerranée qui ne m'avait jamais quitté des yeux depuis que j'étais né. Un "enfang du pais" comme y disent ici.
Ca m'foutait les glandes de voir toute cette flotte, j'aurais bien aimé me casser delà, mais pour aller où ? Et puis poulet ici où à la montagne, ça changeait quoi ? Ici, au moins, j'avais des potes dans le port de Marseille. Les petits boulots de fin de mois difficiles ne manquaient pas.
Donc, Monsieur, comme je vous l’ai dit, je regardais la mer, quand je l'ai aperçue, à un mètre de la plage se débattre comme un beau diable, on aurait dit une fourmi, mais d'si loin, et avec une myopie qui m'avait dispensé des exercices de tir, pas évident d'en être sûr. En tout cas, ça s'débattait bougrement con ! J'ai fermé la fenêtre, pris mon ulster et descendu les escaliers quatre à quatre. Je me suis souvenu qu'il fallait que je fasse gaffe. La dernière fois, j'm'étais pris la gueule dans un clou qui dépassait de la marche, ça m'avait valu trois mois d'arrêt de travail… et les compliments d'l'administration... les risques du métier.
Quand ch'uis arrivé sur la plage, j'voyais effectivement une fourmi. Elle me semblait moins grosse que de la fenêtre de l'appart. Sans doute encore un effet d'optique mais plus probablement la brume persistante qui régnait encore à l’abord du château Label 5... Elle était en train de se noyer. Elle avait l'air faible. Même le dimanche, l'instinct du flic reste en alerte. Il faut l'aider, j'me suis dit. J'ai sorti mon 38 mm, j'ai ôté le cran de sûreté, et visé l'hyménoptère en phase terminale, mais le coup n'est pas parti. J'avais pas mis le chargeur.
La bête hurlait. Ca foutait la chair de poule.
Un badaud attiré par les cris s'est précipité vers moi. Par prudence, j'avais préféré ranger mon flingue, que j'avais eu le temps de charger.
- Mais …mais, il faut la sauver bafouilla t-il en m'regardant avec ses yeux de cocker.
- Vas y toi connard, va y, j'ui dit avec la rage en l'poussant dans l'eau.
Y savait pas nager, le gus, j‘pouvais pas l'savoir ! jl'avais pt'ête poussé un peu fort ! Et puis j'n'aurais peut-être pas dû lui taper sur la tête avec la crosse de mon 38 mm, mais y m'avait énervé.
Montée sur le ventre du quidam, la fourmi reprit du poil de la bête. Elle était sauvée et ma mission terminée
Le temps que j'trouve une cabine téléphonique qui marche pour prévenir la brigade que tout était rentré dans l'ordre et que j'retourne sur les lieux de l'accident, le corps du mec s'était échoué sur la plage et la fourmi, mon seul témoin dans cette affaire, avait déjà foutu le camp.
Je suis rentré à pied. J'avais besoin de réfléchir à c'dimanche de merde.
Voilà m'sieur le juge, ça s'est passé comme j'vous l'raconte là.
A l’heure où l’homme ne peut distinguer le chien du loup, un bouquet d'angoisse sourde dans ma tête. Ma vision se trouble Le ciel déjà s'éclaircit vers l'Est. Je presse le pas et rentre chez moi avaler ma ration quotidienne de somnifères. Rien ne me dit que je serais encore conscient lorsque la lumière règnera à nouveau sur le monde.
Quand vient l'aube, la meute humaine et ses pensées se réveille. Ses pensées qui me submergent, me ravagent, me violent sans répit. Malgré tout l'alcool et les drogues que j’avale, je ne suis jamais seul dans ma tête, c'est juste plus sourd comme des voix derrière un mur, comme un bouquet de fleurs fanées agité par une tempête scélérate.
Mon don est peu commun, ni artistique, ni intellectuel, il est en moi.
Même si je le désirais, je ne pourrais renoncer à cette foule bruyante. Seulement, parfois, j’ai besoin de me retrouver seul avec moi-même, tout seul au milieu de moi même, avec mes propres pensées et mes propres sentiments, mais en vain.
Chaque jour la meute est un peu plus triste, plus fracassante, chaque jour je la déteste davantage.
Je veux le mutisme des ombres, le silence de la pierre, le calme du lit des rivières. Et chaque matin, je me retrouve ici, accoudé à la rambarde du pont, me demandant encore si je dois rentrer dormir dans mon lit…ou si celui de la rivière est aussi accueillant et paisible qu’il le promet…
De terre et de mer
Sans père ni mère
conscience
Sans amer
Côtes lascives offertes aux embruns
Rochers dressés
Décors divins
De froidures en chaleurs extrêmes
De jours clartés en nuits blêmes
Tout est toujours à recommencer
Passé, présent
Rien ne s’inscrit
Figé par le rêve du poète
Un pays nommé Utopie